Contestation de l'autorité : Rébellion armée et fragmentation militaire en territoires de Walikale et de Kalehe, au Nord et au Sud-Kivu
Contestation de l’autorité

Cela fait plus de vingt ans que les territoires de Kalehe et de Walikale, où se rejoignent les provinces du Nord et du Sud-Kivu, subissent une prolifération de groupes armés. Le premier de ces groupes est apparu pendant la guerre de Masisi, au Nord-Kivu, qui a vu s’opposer des communautés autochtones et migrantes et a affecté la cohabitation ethnique dans ces deux territoires. Pendant les guerres du Congo, ces groupes armés sont devenus l’un des principaux groupes Maï-Maï, occupant une grande partie des deux territoires et instaurant leurs propres structures de contrôle. Le lancement du processus de paix, en 2003, n’a pas permis d’éradiquer le phénomène local de militarisation. Tandis qu’à Walikale, une partie de l’ancien mouvement Maï-Maï s’est transformée en Maï-Maï Kifuafua, les campagnes réussies des Raïa Mutomboki contre les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) en territoire de Shabunda ont également fini par s’étendre à Kalehe et Walikale. Bien que les FDLR aient en grande partie été chassées de ces deux territoires, les Raïa Mutomboki continuent de jouer un rôle clé dans la vie politique et militaire locale, et ils sont étroitement impliqués dans différents secteurs de la vie publique, notamment dans la protection, la résolution des conflits et la taxation.

Ce rapport analyse le rôle de ces groupes armés dans la vie publique en territoires de Kalehe et de Walikale, rôle dû à la juxtaposition de plusieurs phénomènes historiques locaux associés à des dynamiques nationales et nationales plus larges. La situation politique et militaire actuelle de ces territoires, caractérisée par la présence de groupes armés et, de ce fait, par la fragmentation de l’autorité locale, est principalement attribuable à des tensions irrésolues entre et au sein des communautés concernant des questions de territoire, d’autorité et de ressources; au manque de capacités des services étatiques congolais pour assurer la protection des populations; et au succès limité des efforts de réintégration. Ce rapport étudie la manière dont ces groupes armés sont implantés au sein des communautés locales, leurs liens avec les luttes de pouvoir locales et leur rôle dans l’exercice de l’autorité locale, notamment dans les domaines de la sécurité, de la résolution des litiges et de la génération de revenus. Les groupes armés sont capables de mobiliser un soutien populaire en mettant en avant deux questions d’une importance capitale pour les communautés locales: la marginalisation et la sécurité. Cette première fait référence à la marginalisation historique des communautés locales dans les secteurs de la politique et de la gouvernance, tandis que la seconde désigne le besoin de protection des communautés locales. Ainsi, ces deux questions donnent un sens à la quête de l’autorité locale à laquelle se livrent les groupes armés, et leur permettent de légitimer leur participation à un large éventail de pratiques gouvernementales qui incombent normalement à l’Etat, telles que la taxation, la justice et la sécurité.

Les groupes armés sont devenus des entités très influentes, fortement impliquées dans le contrôle du territoire, des populations et des ressources. Ils font désormais partie intégrante de la dynamique de pouvoir locale et parfois même nationale, œuvrent en connivence avec les responsables politiques et chefs coutumiers locaux et nationaux, et ont mis au point différentes techniques et stratégies afin d’imposer ou de maintenir leur autorité. Résultat: une aggravation de la militarisation et de la fragmentation de l’espace public et des interactions sociales.