Kuishi kama mbwa ama nguruwe (Vivre comme les chiens ou les cochons) : Naviguer la vie et garder la motivation au sein de la police à Bukavu

Ce blog fait partie d’un projet de recherche intitulé Polisi Siku Kwa Siku sur la vie quotidienne du policier à Bukavu, ville dans l’est de la République démocratique du Congo. Le projet, financé par le Knowledge Management Fund du KPSRL, explore comment les pratiques et expériences quotidiennes du policier peuvent être inclues de manière réfléchie dans la réforme de la police congolaise. RVI est un partenaire du projet.
 

Introduction

Je n’ai jamais voulu tolérer que mon enfant voie notre manière de travailler. Chaque fois quand il voit la tracasserie de la police, il vient me dire : « Papa, toi aussi, tu fais ça ? C’est comme ça que vous travaillez ?» Ça fait une honte et ça fait mal au cœur.1

On ne peut comprendre la vie quotidienne du policier à Bukavu sans aussi considérer son social et les difficultés liées à celui-ci. La réforme de la police avait donné l’espoir aux policiers de voir leurs conditions de vie s’améliorer. Aujourd’hui, cependant, cet espoir s’est transformé en déception et frustration. La vie privée du policier est caractérisée par une misère accentuée. Les policiers parlent des défis liés au logement, à la nourriture, à l’éducation de leurs enfants et aux soins médicaux. Mais malgré toutes ces difficultés, la plupart des policiers continuent à travailler, du matin au soir et d’un jour à l’autre. D’où alors prennent-ils leur motivation ?

 

Faire face au désespoir, naviguer la vie

Nous sommes habitués à la souffrance. Nous ne savons même pas si un jour, nous quitterons cette souffrance ...2

Vue d’une ruelle étroite au Camp Jules Moké, Bukavu (décembre 2017). La loi de 2013 portant statut du personnel de carrière de la police3 garantit au policier plusieurs avantages sociaux y inclut les allocations familiales, l’indemnité au logement et les soins de la santé. Ces avantages, cependant, n’existent que sur papier. Du logement vers la prise en charge des enfants aux soins médicaux—pour le policier, tout semble poser problème. Bien qu’avec la mise en œuvre de la police de proximité, les policiers étaient encouragés d’habiter au sein de la population, nombreux sont ceux qui, faute de moyens, habitent avec leurs familles au camp principal de la police à Bukavu, le Camp Jules Moké. Quoiqu’il n’y ait pas de loyer au camp, l’accès au logement est payable : environ 140 dollars sont à débourser à la hiérarchie du camp pour accéder à une maison. Le manque d’infrastructures sanitaires, d’électricité et d’eau courante rend les conditions de logement difficiles ; la densité et la promiscuité provoquent les querelles entre voisins. En reprenant les mots d’un agent de l’ordre : « Les policiers avec leurs familles passent la nuit dans les bâches. Allez au camp de Brasserie [Camp Jules Moké], tu vas voir comment les policiers et leurs familles dorment comme des cochons ... ».4 Voilà pourquoi d’autres policiers décident d’habiter dans la cité ou les milieux péri-urbains de Bukavu, dans des maisonnettes, souvent à deux petites pièces, malgré le loyer mensuel de 20 à 40 dollars.5

Dans un pays avec une fécondité de plus de cinq enfants par femme en milieu urbain,6 l’insuffisance du salaire policier fait de l’éducation scolaire des enfants un défis majeur. Les frais scolaires par enfant peuvent s’élever à cinq dollars par mois. En conséquence, bon nombre d’enfants des policiers n’est pas scolarisé et d’autres sont chassés régulièrement des salles de classe parce que les parents n’arrivent pas à payer. Un policier expliquait : « Nous [les policiers] qui devons lutter durant tout un mois pour réaliser ce montant, il faut nous patienter. … Ça me fait souffrir, ça me fait beaucoup plus de soucis. »7 Un autre faisait allusion à la nécessité de se débrouiller : « Je manie beaucoup mon intelligence pour arriver à couvrir la scolarité de mes enfants. »8

Du point de vue des soins de santé, la hiérarchie de la police a instauré une mutualité de santé « forcée » qui exige chaque policier touchant une prime de verser un montant fixe selon son grade—3 000 francs congolais pour les agents et brigadiers ; 5 000 pour les sous-commissaires et commissaires et 8 000 pour les deux catégories de grade les plus supérieurs. Cet argent est récupéré par une équipe affectée au guichet de la Banque où les policiers touchent leur prime mensuelle. Aucun policier ne peut y échapper sous peine de détention. Malgré cette mutualité, ni le policier, ni sa famille ont accès facile aux soins de santé. Et ceux qui ne touchent pas une prime n’ont pas d’accès du tout. Un policier comparait la mutualité à l’extorsion : « C’est devenu une façon de nous extorquer aussi l’argent pour ne rien faire. Parce que même si on tombait malade, vous arrivez là-bas, on vous fait trois comprimés de paracétamol seulement. »9

Finalement, il faut trouver à manger—le défi quotidien le plus pressant du policier. Nourrir une famille avec cinq enfants peut coûter cinq dollars par jour. Et même si on se limite à un repas très modeste, le coût s’évalue à plus que la moitié du salaire mensuel. Dans ce contexte, il faut donc savoir se débrouiller. Un policier expliquait : « C’est comme les oiseaux, ils n’ont pas de travaille, mais quand-même ils mangent. »10

La pression quotidienne à laquelle le policier est exposé dans ses efforts de naviguer sa vie sociale, a des conséquences graves. D’un côté, la survie devient une justification clé pour la tracasserie et la malhonnêteté : « Si tu gardes le chien sans lui donner à manger, il va voler. Que tu le veules ou pas, ce chien va voler »11. D’un autre côté, cette pression pousse le policier à consommer l’alcool fort et la drogue: « Souvent, beaucoup de policiers d’entre nous se droguent parce que la vie, vraiment, ça nous donne trop de soucis.»12

Toutes ces luttes et difficultés dévalorisent la valeur du métier du policier à tel point que plusieurs policiers refusent eux-mêmes que leurs enfants n’embrassent la carrière policière. Si la vie au sein de la police est tellement difficile et la carrière tellement peu appréciée par la population, alors il se pose la question de savoir pourquoi les policiers continuent à travailler ? Où trouvent-ils l’énergie de continuer à faire la police du jour le jour, du matin au soir ?

 

Se motiver à faire la police

Cela donne un dégoût, ça nous pousse d’abandonner l’esprit du travail parce que les autorités nous délaissent. Il n’y a aucun de nos droits qui est respecté. Maintenant … nombreux parmi nous portent seulement la tenue pour aller chercher quelque chose pour eux, mais ils ne portent pas la tenue pour servir la population.13

Il est impossible d’échapper à la différence marquée entre l’espoir des policiers nourri d’un chapelet de bonnes intentions pendant les années de la mise en œuvre de la réforme et leur réalité quotidienne actuelle. Pendant la formation, les policiers étaient rassurés par des per diems, la ration quotidienne, l’encadrement social et de bonnes conditions de travail, le tout inscrit en loi dans le statut du policier en 2013. Cependant, dès la fin prématurée du soutien à la réforme en 2014,14 le retour aux défis quotidiens et méthodes illicites était prompt.

Cela étant, les policiers continuent à travailler. Les raisons sont multiples. Quelques-uns n’ont pas abandonné l’espoir que la réforme ne revienne et que les choses changeront de nouveau pour le mieux. Ceux qui ne sont pas payés tiennent à la promesse de la hiérarchie que le salaire arrive bientôt. D’autres veulent éviter la honte attachée à la désertion. Et encore d’autres disent qu’ils n’ont pas le choix, qu’il faut suivre les ordres de la hiérarchie malgré tout obstacle.15

La plupart des policiers mentionne « l’amour de la patrie »16 comme facteur de motivation. « Nous travaillons pour notre pays, »17 expliquait un policier. Un autre mentionnait la fierté associée au service sous le drapeau de sa patrie.18

Finalement, dans un sens beaucoup plus pragmatique, le policier est un représentant de l’État et membre d’un de ses services de sécurité. Son uniforme reflète une certaine autorité malgré tout, ce qui, à son tour, offre des opportunités de générer du revenu d’une manière ou d’une autre.

Des maisons en terre couvertes par des bâches bleues situées à côté du sous-commissariate de Panzi à Bukavu, habitées surtout par des soldats et policiers (mai 2017).

 

Conclusion

Un commandant soulignait qu’aujourd’hui, c’est le manque d’encadrement social qui pose un problème principal, qui complique le commandement efficace, et qui fait reculer, voir disparaître, les réussites de la police de proximité.19 Ce défaut couplé à l’insuffisance ou au non-paiement du salaire pousse donc le policier à chercher comment joindre les deux bouts, avec des conséquences souvent dévastatrices pour son travail et sa vie quotidiens : frustrations et désespoir mènent aux tracasseries, à l’abus d’alcool, à la violence au domicile. Mais malgré ces conditions socio-économiques abominables, la police continue à délivrer ses services—bien que limités et tant bien que mal. D’un côté, ceci se fait grâce justement à une gamme de pratiques informelles de génération de revenu qui permettent la survie des policiers tout comme de leur institution. D’un autre côté, l’espoir d’un meilleur avenir, la fierté de porter le drapeau congolais sur leurs uniformes et, effectivement, les opportunités de trouver à quoi manger qui en résultent, motivent les policiers à reprendre leur travail chaque matin. Même sans salaire donc, et malgré une « vie de chiens et de cochons », faire la police demeure bien préférable au chômage.

 

Notes

1. Entretien avec policier 4, 20 octobre 2017 (traduit du Swahili).
2. Entretien avec policier 7, 29 octobre 2017 (traduit du Swahili).
3. La loi peut être consultée en ligne: http://www.leganet.cd/Legislation/Droit%20Public/Divers/loi.13.013.01.06.2013.htm, accédée le 9 décembre 2017.
4. Entretien avec policier 4, 10 novembre 2017 (traduit du Swahili).
5. Entretien avec policier 1, 31 octobre 2017.
6. Gouvernement de la RDC (2014): Deuxième Enquête Démographique et de Santé 2013-2014: 71, en ligne: https://dhsprogram.com/pubs/pdf/SR218/SR218.e.pdf, accédée le 9 décembre 2017.
7. Entretien avec policier 1, 31 octobre 2017.
8. Entretien avec policier 4, 10 novembre 2017 (traduit du Swahili).
9. Entretien avec policier 1, 19 octobre 2017.
10. Entretien avec policier 1, 19 octobre 2017.
11. Entretien avec policier 4, 10 Novembre 2017 (traduit du Swahili).
12. Entretien avec policier 7, 29 octobre 2017 (traduit du Swahili).
13. Entretien avec policier 7, 29 octobre 2017 (traduit du Swahili).
14. Le programme d’appui britannique à la réforme de la police (Security Sector Accountability and Police Reform, SSAPR) a été terminé suite à la violence excessive commise par la police contre les gangs de jeunes pendant l’Opération Likofi (fin 2013-début 2014) à Kinshasa bien que SSAPR n’ait jamais financé ni les unités impliquées, ni les structures policières au niveau de la ville. Rapport sur ces exactions en ligne : http://www.ohchr.org/Documents/Countries/CD/LikofiReportOctober2014_fr.pdf, accédée le 9 décembre 2017.
15. Focus groupes A, B et C, 2 et 3 novembre 2017.
16. Focus groupe A, 2 novembre 2017 (traduit du Swahili)
17. Focus groupe B, 2 novembre 2017 (traduit du Swahili)
18. Focus groupe C, 3 novembre 2017.
19. Entretien avec policier 9, 8 novembre 2017.